Les articles de la catégorie ‘Risques’

Maîtriser les risques n’est pas qu’une question de chèques !

Gravir un sommet de plus de 7.000 m dans des conditions de sécurité raisonnables ne s’improvise pas.
En matière de santé, disposer d’une pharmacie adaptée est indispensable.

Alors que je préparais l’ascension du Himlung Himal (7.126m) en 2001, nous avions pris conscience d’un facteur de risque particulier.

Notre matériel allait être transporté à dos d’homme durant des jours, dans des paniers de bambou tressé. Le risque de perte de la pharmacie était loin d’être négligeable pour un élément aussi critique, eu égard aux cabrioles à venir dans un terrain particulièrement accidenté par endroit, et lors des possibles traversées de torrents à gué.

La réponse spontanée à cette question avait été de doubler la pharmacie.

Nous avions finalement opté pour deux mesures :
- la répartition de chaque élément de la pharmacie en quantités égales dans deux conteneurs distincts,
- un contrôle avant chaque départ : vérifier que les conteneurs étaient entre les mains des porteurs différents.

Pourquoi ce choix ?

Perdre la totalité de la pharmacie de notre expédition était totalement inenvisageable. En perdre la moitié eu été déplorable, mais gérable néanmoins.

Doubler notre pharmacie était une option présentant un réel intérêt par rapport au choix de la diviser en deux. Mais c’était aussi une option chère.
Le ratio bénéfice attendu sur coût n’était pas le meilleur.

Parfois, un simple changement d’organisation rend possible de réduire un risque presque autant qu’investir dans une action coûteuse.

Maîtriser les risques n’est pas nécessairement signer un chèque !
C’est aussi une question d’intelligence et d’organisation pour maximiser les effets au moindre coût !

Toujours plus vite pour passer avant l’accident !

« Toujours plus vite pour passer avant l’accident ! »
Devise croisée au hasard d’un taxi : le chauffeur l’avait affichée en guise de clin d’oeil.

Certains d’entre nous ont une petite voix intérieure qui dicte que la réussite se mesure à la vitesse d’exécution.

En situation de stress, de crise, d’urgence, ne sommes-nous jamais tentés par la fuite en avant, plutôt que de s’accorder la nécessaire respiration pour observer, prendre le temps de la réflexion et décider au mieux.

Voulez-vous un mauvais conseil ? Allez toujours plus vite pour passer avant l’accident !

… et vous le rencontrerez !

Quelle est la première mission d’un chef d’entreprise ?

Lors de mes interventions en entreprise, je pose souvent ces trois questions : quelle est la première mission d’un chef d’entreprise, quelle est la première mission d’un chef d’atelier ou d’un responsable de chantier, quelle est la première mission d’un DRH ?

Les réponses varient en général de « être celui qui montre le chemin à une vaste équipe » à « faire en sorte que les actionnaires continuent d’investir dans notre entreprise pour assurer sa pérennité ».

Deux points essentiels, mais je ne crois qu’une mission est plus primordiale encore.

Quelle est la première mission d’un chef d’entreprise ?

Pour répondre, prenons une entreprise de montagne réduite à sa plus simple expression : un guide et votre fils aspirant-guide, qui lui donne un coup de main sur le terrain, durant la saison d’été.

Quelle est la première mission du guide ? Est-ce de faire vivre les plus belles expériences à ses clients, de les mener au sommet, de leur faire découvrir les plus belles montagnes du monde ? Est-ce de gérer les coûts et de bien vendre les prestations pour être en mesure de payer votre fils à la fin de la saison ?

Un vieux guide expérimenté, nous dirait sûrement que la première mission d’un guide est aussi sa première responsabilité : la première mission d’un guide, c’est de faire en sorte, chaque 24 heures, qu’en fin de journée tout le monde soit encore vivant. Tout le reste est utile, mais accessoire !

Vis à vis de nos employés, vis à vis de nos collègues, nous sommes des guides.
Dans tous les milieux qui comportent des risques, à commencer par l’entreprise, chacun d’entre nous, du plus haut responsable au dernier maillon de la chaîne, se doit d’être un peu le guide de l’autre.

La première mission d’un chef d’entreprise, est celle du premier guide : avoir tout fait pour que chacun rentre chez lui le soir.

A quoi sert un outil quand on ne sait pas s’en servir ?

Il existe 3 façons de mourir sous une avalanche :

  • Rares sont les chocs qui provoquent une mort immédiate.
  • Au bout de 15 MN, 92% DES PERSONNES sont ENCORE EN VIE (1) : seule une minorité est décédée par asphyxie.
  • Au-delà, l’espérance de vie chute rapidement, et après trente-cinq minutes il ne reste plus que 30 % de survivants, à cause de l’hypothermie.

En pareille circonstance, seul l’ARVA (appareil de recherche d’une victime d’avalanche) puis l’usage d’une sonde donnent une réelle chance de localiser et d’extraire une victime dans le délai critique des 15 premières minutes.
M. Johnson (2) ne l’ignorait peut-être pas lorsque, hors piste avec sa femme, il la vit disparaître sous une avalanche.

L’ARVA qu’il porte indique très rapidement la direction vers le point où son épouse est ensevelie, dans une pente particulièrement raide. En une poignée de secondes, Johnson est sur place. L’ARVA lui permet de préciser au mieux un périmètre : un cercle de trois mètres de diamètre à peine. Trois petits mètres qui indiquent avec certitude que son épouse est là, tout proche.

M. Johnson se jette sur sa sonde. Chaque seconde compte !
Il sonde et sonde encore. Rien.

Il devrait localiser le corps de son épouse : elle est là, sous ses pieds ou à portée de main. Quelques coups de pelle suffiraient à la faire ré-apparaître ! Quelques coups de pelle, mais où ? Il sonde à nouveau. Contre toute attente, chaque fois la tige de métal s’enfonce dans un néant de neige et plonge Johnson dans le désespoir.

Il se résout à aller chercher du secours dans la vallée et s’élance dans la pente.

Les secours déclenchés, un hélicoptère est dépêché sur les lieux de l’accident. Les sauveteurs localisent rapidement Mme Johnson et l’extraient de la neige. M. Johnson avait sondé verticalement. Il eut fallu sonder perpendiculairement à la surface du sol. Les conditions particulières : la pente particulièrement importante, avaient influencé le cheminement des ondes vers son ARVA. Il eut fallu tenir compte de ces circonstances exceptionnelles en usant de la sonde.

Mme Johnson était en vie alors que son mari sondait, Mme Johnson était toujours en vie lorsqu’il descendait fou de rage chercher du secours. Mais c’est avant que les secouristes ne soient sur place qu’elle est morte d’hypothermie.

Cette histoire n’est pas une fiction.
A monsieur, elle a coûté sa femme. A sa femme, elle a coûté la vie.

Certains penseront qu’ils n’ont pas eu de chance.
D’autres diront que la part laissée à la chance doit tendre vers zéro et qu’il y a eu une défaillance dans le processus de maîtrise des risques.

A quoi sert un outil, à quoi sert une procédure quand on ne sait pas s’en servir ?
A quoi servent-ils si l’on sait s’en servir lors d’exercices de routine, mais qu’on en devient incapable sous stress dans des conditions qui ne sont pas exactement celles des entraînements ?

(1) source ANENA – Association Nationale pour l’Etude la Neige et des Avalanches
(2) nom volontairement remplacé

La Montagne, c’est pointu !

Un bénévole diplômé emmène des participants en montagne dans le cadre d’une sortie organisée par un club. Un des participants fait une chute qui arrache les pitons sensés sécuriser sa progression et celle de son partenaire. Bilan: un mort et un blessé.

Hier, on aurait dit que tout ne peut pas être contrôlé en montagne, que l’encadrant était bien intentionné, qu’il organise la sortie sur son temps personnel, à titre bénévole. On aurait dit qu’il est condamné de fait, à porter le traumatisme de cette évènement.

Aujourd’hui, l’opinion veut comprendre. Souvent, *à priori*, elle suppose que l’encadrant a mal fait. La fonction de la justice n’est plus seulement de réparer au civil et de punir au pénal.
Il faut un coupable. Et souvent s’il y en a plusieurs, c’est encore mieux.

Si ce n’est pas l’auteur de l’acte, c’est son employeur, son président de club, un certificateur ou le chat de sa voisine. Mais  » Il faut que quelqu’un paie ! « .

Il est certain que mettre un nom sur un ou des coupables possède la vertu d’aider les victimes à faire leur deuil. Mais aucun action, aucun milieu ne peut être sécurisé à cent pour cent.
Soyons raisonnablement exigeants, particulièrement dans les environnements exposés. Demandons à un guide de faire s’arrêter ses clients aux endroits les plus abrités de chutes de pierres et des avalanches. Et exigeons de lui d’assumer toutes les conséquences s’il ne l’a pas fait.

Mais n’exigeons pas aussi qu’il soit impossible qu’une roche ne puisse tomber, même aux endroits les plus abrités.

Sauf à la raser entièrement, la montagne, c’est pointu !


« La Montagne, c’est pointu ! », un livre de Pierre Chapoutot